Nom : logiciel, Durée de vie : pas beaucoup

« Le logiciel mange le monde » (Software is eating the world)

C’est la fameuse phrase du capitale-risqueur Andreessen Horowitz.

Mais qu’est-ce qu’il se passe si le logiciel meurt ?

Notre vie passe de plus en plus à travers des applications, des services numériques…

Mais on se retrouve assez souvent à devoir changer nos habitudes, parce que l’application que l’on utilisait a fermé, n’est plus développé, ou a été racheté…

Quelques fois on perd aussi des données au passage…

Fondé en 1994, puis racheté en 1999 par Yahoo!, Geocities, un service qui permettait de créer son site internet, a été fermé aux États-Unies en 2009 (puis au Japon en 2019), supprimant au passage 38 millions de pages internet.

En 2018, c’est le service de partage de photo Flickr qui a été racheté par la société SmugSmug, qui par la même occasion a mis fin au quota des 1 to de stockage pour les comptes gratuits, les limitant désormais à 1000 photo. les utilisateurs ont eu jusqu’en Mars 2019 pour faire le trie ou passer en compte payant.

En France, c’est Orange qui mettait fin à son service de stockage en ligne, les clients avaient jusqu’au 7 juillet 2019 pour rapatrier leurs photos, documents… car après cette date, tout était supprimé.

Le pire est peut-être du côté des objets connectés qui arrêtent totalement de fonctionner ou qui perdent en fonctionnalité si l’entreprise qui les développe ferme.

Les clients de Spectrum, une société spécialisée dans les alarmes, et dispositif de surveillance, se sont retrouvé avec des objets incapables de se connecter à un téléphone ou une tablette à la fermeture de l’entreprise… c’est bête pour des objets connectés.

(voir à ce sujet le compte Twitter « Internet of shit » qui répertorie les déboires avec les objets connectés.)

Les startups sont bien placer pour ne pas faire durer la technologie à cause de leur durée de vie souvent très faible ou de leur rachat intempestif.

Dans le monde des startups, les « acquihire » ou « asset acquisition » sont légion.

Il s’agit de racheter une startup uniquement parce que l’équipe qui y travaille est intéressante pour l’entreprise racheteuse ou parce que la technologie développée par la startup veut être intégré au produit de l’entreprise racheteuse.

Qu’est-ce qu’il reste du produit développé par la startup ?

Souvent, il est fermé, et les utilisateurs sont laissés orphelin.

Le compte Tumblr « Our incredible journey » liste les (très nombreux) communiqués d’annonce de rachat enthousiastes des fondateurs… suivis quelques mois ou années plus tard par une lettre pour dire que le service ferme…

À l’heure actuelle, la technologie ne semble pas être faite pour durer.

Hormis le côté un peu chiant de devoir changer d’habitudes, ou la perte de données à cause d’une entreprise qui ferme le problème de la durabilité technologique cache des problèmes plus profonds, comme :

  • Le coût écologique (les objet connecté qui ne fonctionnent plus et qui sont jeté)
  • Le gaspillage de la production intellectuelle et virtuel (le code source d’un produit/service qui disparait en même temps que l’entreprise qui la développe et donc qui ne sert plus à personne)

Alors, j’ai essayé de voir s’il y en avait qui faisaient les choses différemment, qui veulent faire durer la technologie, et j’ai trouvé !

Les blogs qui veulent durer pour toujours

Posthaven est née de la mort de Posterous, une plateforme de blogging racheté puis fermé par Twitter.

Un peu déçu de la durée de vie de Posterous, les deux fondateurs ont décidé de repartir sur de bonne base en créant Posthaven

D’ailleurs la page d’accueil de Posthaven donne la couleur « Les sites vont et viennent, celui-là est fait pour rester pour toujours. »

Comment veulent-ils y arriver ?

En faisant payer leurs utilisateurs, ce qui leur permet de couvrir les frais de fonctionnement du service.

Pour 5$ par mois, tu peux publier sur ton blog.

Et si tu ne payes plus ?

On pourrait s’attendre à ce que ton blog disparaisse, mais non, Posthaven étant attaché à l’idée de longévité, ton blog reste en ligne, mais tu ne pourras pas l’éditer ou poster dessus. Si tu recommences à payer, tu peux éditer et poster.

Le service précise qu’ils ne veulent pas mettre de pub, qu’ils ne cherchent pas d’investisseur et qu’ils ne se feront jamais racheter (sans négociation possible).

« Vous payez. Nous gardons les lumières allumées. » est-il marqué sur la page d’accueil.

Ils voient aussi le développement de Posthaven comme du long terme. Ils font attention de garder le code clean et sécurisé, de remplacer ce qui doit être remplacé…

« Pour ce faire, il faut une petite équipe d’ingénieurs qui entretiennent discrètement le logiciel comme un jardinier assidu, faisant tranquillement les bonnes choses au fil du temps. »

Si malgré tout, tu as un doute sur la longévité que pourrait avoir Posthaven, tu peux exporter tes contenus vers WordPress.

Les notes qui veulent durer 100 ans

Standard Notes est un gestionnaire de note qui se concentre sur le respect de la vie privée.

Une des autres choses sur lequel se concentre Standard Notes, c’est la longévité.

Tu peux lire sur la page d’accueil « Nos applications sont conçues avec soin pour optimiser la durée de vie globale et la capacité de survie à long terme. »

Dans leur article « Un mot sur la longévité » Standard Notes écrit « Notre révolutionnaire business plan qui change les paradigmes du 21e siècle consiste à préparer vos informations pour le 22e siècle. Les notes que vous rédigez aujourd’hui devraient être là pour vous dans 100 ans. »

Par « Révolutionnaire business plan » Standard Notes entend, comme Posthaven, « faire payer ses utilisateurs »

« Notre source de revenus provient exclusivement de nos clients, et non d’annonceurs ou de capital-risqueurs. Cela garantit que nos priorités sont toujours alignées avec les vôtres. « 

Ils proposent d’ailleurs une offre avec réduction si tu payes ton abonnement pour 5 ans.

Hormis ça, construire un logiciel qui dure à l’épreuve du temps demande de dire non à la complexité.

Standard Notes décris qu’un code difficile diminue sa durabilité. Il oblige les utilisateurs à modifier leurs habitudes sans raison. L’encombrement rend le code obsolète avant qu’il ne soit terminé et il rend impossible de l’adapter.

Plus surprenant, ils disent non aux demandes de fonctionnalités que pourraient faire leurs utilisateurs « Vous nous payez pour créer un logiciel sur lesquels vous pouvez compter. Notre travail consiste à trouver les fonctionnalités qui répondent à cette norme. Et d’exclure celles qui ne le sont pas. »

Dans l’article « Être une entreprise de logiciel silencieuse« , le fondateur dit « Nous ne construirons pas une fonctionnalité si nous ne sommes pas absolument certains qu’elle peut être maintenue pour la prochaine décennie. »

« La simplicité est le seul et unique avenir. » comme ils disent

Les smartphones qui veulent durer 10 ans

On connaît aussi le peu de durée de vie qu’ont nos smartphones.

J’ai souvent entendu dire qu’en moyenne un français changeait son smartphone tous les deux ans.

Il est vrai qu’un smartphone est plus fragile qu’un ordinateur, parce qu’on le trimballe partout avec nous.

Mais il y a aussi beaucoup de mort prématuré à cause du logiciel.

Certains téléphones haut de gamme de 2012 aurait les capacités matérielles de faire tourner les applications d’aujourd’hui correctement, mais ne le peuvent en réalité pas, parce que leur logiciel n’est plus mise à jour. (et donc impossibilité d’installer des applications…)

On sait que les fabricants délaissent très rapidement les mise-à-jour des smartphones qu’ils commercialisent, parce qu’une fois que le smartphone est vendu, pourquoi continuer à investir des ressources (temps, ingénieurs…) dessus, alors qu’il ne rapporte plus rien ?

Résultat : des tas de smartphone qui sont mis à la poubelle ou laissé vulnérable alors qu’ils sont en très bon état et qu’ils peuvent marcher correctement. (gaspillage et coût écologique, bonjour)

Beaucoup connaissent l’entreprise « Fairphone » qui commercialise des smartphones facilement réparable et produit de manière éthique et qui donc permet d’allonger la durée de vie de son smartphone.

Mais il y a peu d’initiative pour faire durer un smartphone longtemps en terme logiciel.

postmarketOS entend changer ça en créant une distribution linux pour smartphone.

postmarketOS constate que les smartphones sont basés sur des fork d’Android, et qu’à chaque fois le constructeur adapte leur version d’Android à leurs smartphones en ajoutant par exemple des pilotes spécifiques, ce qui rend quasi-impossible la possibilité de mettre à jours tous les appareils Android.

La solution proposée par postmarketOS ?

« Plier une distribution Linux existante pour qu’elle fonctionne sur les smartphones. »

(je laisserais les détails techniques aux plus aventureux ici.)

L’objectif ? Un cycle de changement de smartphone tous les 10 ans.

Les pistes pour produire une technologie qui dure :

La stabilité financière

La stabilité financière permet :

  • D’être indépendant

Ce qui permet de ne pas devoir se faire racheter ou trouver des investisseurs qui ne seraient peut-être pas aligner avec la mission du projet
Bref, d’être maitre de ses décisions et de la direction que prend le projet.

  • D’avoir du temps

Le temps permet de bien réfléchir ses choix technologiques et donc de ne pas faire (ou de limiter) des choix qui marche à court-terme, mais pas à long terme.
Ça permet aussi de prendre le temps d’entretenir ce qu’on a déjà créé et donc d’avoir de bonnes fondations sur lesquels s’appuyer.

Peu habitué à être financé avec de l’argent de leurs utilisateurs, les sociétés technologiques destinées aux particuliers semblent petit à petit découvrir les vertus de ce modèle.

Là-aussi, il y a des expérimentations à faire.

Standard Notes propose un abonnement sur 5 ans, qui leur permet d’avoir une réserve d’argent assez grande pour ne pas avoir à se demander comment ils vont faire pour faire tourner l’application le moins prochain, et donc se concentrer sur des tâches qui améliore la longévité de la technologie qu’ils produisent.

Basecamp, une application qui permet de s’organiser en équipe (agenda, liste de tâches…), propose un tarif unique de 99$/mois, ce qui permet de ne pas favoriser les clients qui paieraient le plus cher, s’ils proposaient différentes offres, avec différent prix. Ils peuvent donc se concentrer sur la création d’un service qui marche bien pour tous le monde.

Le logiciel libre

De nombreuses entreprises/imitatives technologique qui sont financées par de l’argent public développe des logiciels propriétaires.

L’argent du contribuable sert à financer de la technologie dont le code ne peut pas être analysé, ni copié par un citoyen, alors qu’il s’agit de son argent.

En France par exemple, la BPI (Banque d’investissement publique) a investi dans 4000 startups sur l’année 2017.

Combien sur ces 4000 startups produisent du code libre ou à minima open source ?

Combien ont laissé leurs utilisateurs dans le vide parce qu’elles ont fermé ou se sont fait racheté ?

Qu’est-ce qu’il reste de la technologie produite par ces startups financées par les contribuables ?

Une archive sur le disque dur externe d’un développeur ou du fondateur de la boite ? (archive qui ne profite plus à personne)

Pour remédier à ça, l’initiative Européenne « Public Money, Public Code » propose que la technologie financée par les contribuables soit publier sous licence libre. (leur vidéo qui explique ça est top !)

De cette manière, même si une startup financée par de l’argent public était amené à fermer ou à être racheté, les utilisateurs pourraient faire un fork de l’application et continuer de l’utiliser.

La décentralisation/la distribution

La décentralisation/la distribution sont aussi un remède contre le peu de longévité qu’a la technologie produite par les entreprises et autres entité.

De nombreux projets l’utilisent pour combattre la censure (qui peut être vue comme une mort prématurée d’un contenu)

Mais c’est aussi une bonne solution en dehors du contexte de la censure.

Par exemple, même si l’entreprise Automattic qui développe WordPress ferme, les 38% du web qui utilise WordPress ne vont pas être supprimés ou être hors ligne, tout simplement parce que WordPress est décentralisé, chacun peut l’installer sur son serveur.

Ne pas laisser la possibilité technique d’une entité tiers de supprimer ou mettre hors ligne ton projet est finalement un des meilleurs moyen d’introduire de la longévité dans la technologie.

Les protocoles

De même développer des protocoles ouverts, plutôt que de faire un écosystème fermé, permet d’avoir de la résilience.

Mastodon est un bon exemple de ça.

Mastodon fonctionne avec le principe du Fediverse (petite explication ici), si une instance ferme, tu peux toujours continuer à utiliser Mastodon en allant sur une autre instance, parce que toutes les instances Mastodon parle le même langage, elles utilisent le même protocole : ActivityPub

Ce qui nous amène à :

La portabilité

Faire une sorte qu’une plateforme, qu’un service, qu’une application vive longtemps est déjà une bonne chose, mais une autre bonne chose est de faire en sorte que les données puissent vivre en dehors de cette plateforme, ce service, cette application.

Que même si le service que tu utilises meurt, tu puisses quand même utiliser tes données sur un autre service.

Concrètement ça peut prendre la forme de pouvoir exporter les articles qu’on a écrit sur une plateforme de blogging, pour pouvoir les importer sur une plateforme de blogging différente.

Pour ça il faut des standards que les différents acteurs d’un même domaine respecte.

Par exemple, Kindmetrics, une alternative à Google Analytics respectueuse de la vie privée, proposé sur Twitter à d’autres solutions similaire de créer un standard pour que les utilisateurs puissent importer/exporter leurs données entre ces différents services.

La cryogénisation

Pour les plus riches d’entre vous, tu peux décider de stocker ton code source dans un coffre en arctique, comme l’a fait GitHub en déposant le code sources de plusieurs logiciels dans une archive construire pour durer 1000 ans.

Les bobines sur lesquelles sont stockés les codes sources sont accompagnés d’une bobine distincte lisible par l’homme, qui documente l’histoire technique et le contexte culturel du contenu des archives.

Pas sûr que ça serve à tes utilisateurs dans l’immédiat, mais au moins c’est sauvegardé.

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